Mois : janvier 2018

Au Japon, les UKIYOE sont à la fois des objets de décoration d’intérieur et un art à part entière.  Les visiteurs n’en échapperont pas durant le voyage et en remarqueront dès leur arrivée dans certains restaurants ou Ryokan traditionnels.  Voici donc un petit guide qui donne quelques repères pour reconnaitre certaines des œuvres par leurs particularités.  Les non initiés pourront de façon ludique, essayer de deviner les auteurs .

Histoire de « l’estampe japonaise » 

L’UKIYOE, communément appelé « estampe japonaise » est un style de peinture populaire né vers la fin du 17e siècle, avec l’essor de la bourgeoisie urbaine nombreuse à Edo (actuel Tokyo) et dans la moindre mesure Osaka.

A partir de l’unification du Japon en 1603 par le shogun Tokugawa Ieyasu   s’ouvre une longue période de paix qui dura plus de deux siècles. Cela favorisa le développement des commerces, des réseaux routiers pour le transport des marchandises et les déplacements fréquents de personnes vers les villes.  A la fin du 19e siècle, Edo est un grand centre de commerces et de services d’un million d’habitant, et un terreau idéal pour le développement de la culture de masse.

Les peintres d’UKIYOE trouvent leur inspiration non pas dans les  thématiques religieuses prisées jusque là par les nobles et les guerriers, mais dans les personnages et  les scènes de la vie courante de l’époque tels que les voyages (meishoga), les portraits de jolies femmes (bijinga), des courtisanes (shunga)  et acteurs de kabuki entre autre qui constituent les centres d’intérêt de la bourgeoisie marchande. Le terme d’UKIYOE veut aussi dire « monde flottant » qui fait référence au sens propre, à la notion d’impermanence de la religion bouddhiste.  Il a été détourné au 17e siècle de son sens original pour désigner semble t-il la vie bouillonnante autour « des quartiers de plaisir ». 

Les estampes étaient reproduites sur des papiers peu coûteux grâce aux gravures en bois monochrome et insérées dans les livres d’illustrations.   Vers la fin du 17e siècle  le peintre HISHIKAWA MORONOBU, considéré comme le père d’UKIYOE, inventa la technique d’impression polychrome qui permit d’imprimer en masse les estampes en couleurs. Ainsi, le faible coût de production favorisa une large diffusion des estampes dont l’utilisation furent vite détournée pour servir de décoration d’intérieur à la couche populaire des villes, ou de support publicitaires pour les marchants et les propriétaires de théâtres kabuki.  

(HISHIKAWA MORONOBU, Beauty looking back)

Les principaux peintres et  leur thème de prédilection.

   Parmi les multitudes d’UKIYOE qui nous sont parvenus, il n’est pas facile aux touristes de reconnaitre les différents maîtres et leur thème de prédilection.  Voici les clés pour décoder les styles d’UKIYOE et leur histoire. (Ce sont des peintres les plus représentatifs de ce genre , les autres ont été volontairement mis de côté pour n’en retenir que les essentiels. Ce sont également des  thèmes préférés des grands maîtres  qui ne sont  pas exclusifs. )

KATSUSHIKA HOKUSAI (1760-1849) et le thème du mont FUJI.

Probablement le peintre le plus connu qui influença de nombreux artistes européens et fondateurs du japonisme en occident  comme GAUGUIN, MONET ou  VAN GOGH entre autre.  Enfant d’une famille pauvre qui manifeste des aptitudes pour le dessin, HOKUSAI entreprend très tôt l’apprentissage du dessin dans un atelier de xylographie. Après avoir étudié l’UKIYOE, auprès du maître KATSUKAWA SHUNSO, il consacre le reste de sa vie à atteindre la perfection le surnommant Gakyojin Hokusai, littéralement « le fou du dessin » non seulement par son caractère mais aussi pour son dévouement quasi ascétique à cette discipline.  Le thème de prédilection est le mont FUJI auquel il consacra une série de dessins éditée entre 1831 et 1833 puis regroupée sous le nom de Fugaku sanju rokkei 富岳三十六景,  les « Trente-six vues du mont Fuji » (qui en comptent en réalité quarante six). Il s’agit d’UKIYOE qui représente le célèbre mont à partir de différents lieux suivant les saisons. Le mont Fuji est tantôt majestueux, tantôt suggéré en arrière plan. Si vous identifiez un mont Fuji  dans une estampe, il y a forte chance que son auteur soit HOKUSAI.  Ses œuvres invitent l’homme à réfléchir sur son rapport avec la nature à travers la contemplation du mont Fuji. Il est à remarquer  l’utilisation d’un type de bleu foncé particulier  appelé le bleu de Prusse et l’utilisation de la perspective propre à la peinture occidentale et jusque là absents chez les peintres classiques japonais.

     

(Grande Vague de Kanagawa)                              (Le Fuji par temps clair)

 

UTAGAWA (ANDO) HIROSHIGE (1797-1858)  et le thème des voyageurs :

 Il fut connu comme le rival de HOKUSAI avec un style de peinture proche de la photographie. Fils d’un pompier du château de shogun, passionné du dessin HIROSHIGE, a longtemps hésité entre la carrière de peintre et le métier de pompier transmis par son père (à l’époque certains métiers étaient des charges qui se transmettaient de père en fils.). Elève d’une célèbre école de peinture japonaise, l’école Utagawa (d’où son nom d’artiste) , il se fait remarquer par son sens aigue d’observation des hommes pour les peindre dans leur réalité de la vie quotidienne. Dans les œuvres de HIROSHIGE les personnages sont souvent au premier plan (contrairement à HOKUSAI où c’est le mont Fuji qui attire notre regard). C’est au cours d’un voyage d’Edo à Kyoto qu’il fut inspiré profondément par les paysans et les voyageurs qui empruntaient la route de Tokaido, un axe routier ponctué de 53 relais ,très fréquenté pour le transport des marchandises et des déplacements des daimyos (seigneurs des fiefs provinciaux) entre les deux capitales. Il a peint alors une série d’estampes intitulée les 53 stations de la route de TOKAIDO où on imagine les destins de ces voyageurs aux profils différents se croiser sur le chemin.

                                          

 

(Nihon Bashi, point de départ de la route de Tokaido et la procession de Daimyo)

 

   

(Kambara juku, 15e station de Tokaido,)           (le Fuji au matin, 13s station de Tokaido)

Chez HIROSHIGE, on est vite interpelé par les voyageurs qui se trouvent au premier plan malgré le mont Fuji au fond.

SHARAKU (fin 18e s, début 19e s ?) ,le spécialiste  des portraits masculins

Il s’agit d’un peintre dont on ne connait pas grand-chose sur son existence. Beaucoup d’énigmes entourent sur cet homme qui est considéré comme une sorte d’étoile filante dans l’histoire d’UKIYOE tant par sa carrière extrêmement courte (1794-1795) que par son grand talent de portraitiste d’acteurs de Kabuki ou de notables de l’époque dont le style de peinture a beaucoup influencé TOULOUSE LAUTREC.  

Le style de SHARAKU est proche de la caricature qui déforme volontairement certains éléments du visage et des membres. On agrandit exagérément par exemple le nez  et on rétrécit les mains comme ici sur le portrait de l’acteur  ICHIKAWA EBIZO ou celui d’ OTANI ONIJI.

 

  

(ICHIKAWA EBIZO)                           (OTANI ONIJI)

Au-delà de l’aspect comique, ses portraits dégagent néanmoins un dynamisme dans les traits et une richesse dans les expressions des personnages qui loin d’être figées, semblent dégager une force qui nous interpelle directement. Malgré une production prolifique de quelques 145 estampes durant une carrière très brève, SHARAKU n’a eu de véritables succès qu’après sa mort.

KITAGAWA UTAMARO (1753-1806) , le spécialiste des portraits féminins

   C’est le maître par excellence d’un genre particulier  d’UKIYOE qui s’appelle Bijinga littéralement « dessins de jolies femmes ». Tout comme son contemporain SHARAKU, beaucoup d’énigmes entourent le personnage de l’auteur et plusieurs hypothèses sont avancées pour son goût pour les portraits de femme parmi lesquelles sa naissance dans un célèbre quartier de plaisir d’Edo nommé Yoshiwara. Il aurait appris à dessiner auprès d’un  grand maître  de l’école de peinture Kano qui fut depuis le moyen âge le courant majeur de la peinture japonaise. Au cours de son apprentissage il peaufine la technique d’impression sur gravure des Yakushae, les estampes des acteurs de Kabuki. C’est vers 1790 que le public découvre une série d’estampes des jolies femmes qui fait sensation. Depuis, le nom d’UTAMARO est associé aux portraits des femmes du quartier de Yoshiwara.

    Outre les gros plans du buste des femmes on remarquera le souci des détails comme les cheveux dessinés très finement au point où on devine leur contact avec le cuir chevelu :

             

(Femme essuyant la sueur de son front)               (Trois beautés de notre temps)

SUZUKI HARUNOBU (1725-1770)  et le corps des jeunes femmes

   Ce peintre a passé une grande partie de sa vie à peindre les jeunes femmes dans un plan large dont  il  avait fait sa spécialité. Après sa formation de peintre illustrateur pour les Ekoyomi, calendriers illustrés très prisés par les seigneurs,  il fut connu pour la richesse des couleurs employées à une époque où celle-ci se limitaient d’ordinaire à deux voire trois dans les illustrations. HARUNOBU avait aussi choisi d’imprimer ses dessins sur du tissu (et non sur papier), ce qui avait fait  de lui le spécialiste de Nishiki-e (« estampe sur brocart »).  Il dessinait essentiellement sur commande pour les riches amateurs d’art et de poésies, friands d’estampes mettant en scène de jeunes filles raffinées dans des situations diverses.  

            

(Deux femmes sur une véranda)                   (sous le parapluie , jour de neige)

On peut enfin rappeler que l’auteur s’était aussi illustré en dessinant les Shunga (dessins érotiques) et les portraits d’acteurs.

Pour aller plus loin

La ville de MATSUMOTO abrite le plus grand musée d’UKIYOE qui en vaut le détour. Il abrite une importante collection privée d’estampes qui avait appartenue à une famille de notable de la région ayant fait fortune dans le commerce des papiers ente 17e et 19 e siècle. Outre les grands maitres cités plus haut, les visiteurs découvriront d’autres peintres qui ont marqué l’histoire de l’art japonais avec comme sous thématique la technique d’imprimerie ancienne. Les expositions temporaires sont consacrées à des thèmes particuliers comme les saisons ou les cerisiers dans les UKIYOE aux contenus aussi riches que variés.

JAPAN UKIYOE MUSEUM : http://www.japan-ukiyoe-museum.com/

Ouvert au public tous les jours de mardi à dimanche de 10 :00 à 17 :00 y compris les jours fériés.

Fermeture : fin et début d’année, le lundi et les jours suivant les jours fériés.   

Voulez inclure ce musée dans votre voyage ? Contacter à contact@votre-japon.fr .

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